20/11/2007

Pier Paolo Pasolini, ou le cinéma de la poésie

C’était dans le colloque sur le « Rire Européen » que j’avais vraiment rencontré Pasolini. Ma directrice avait projeté son court-métrage Che Cosa sono le nuvole ?/Qu’est-ce que les nuages ? Dans la salle obscure, j’avais le bonheur d’entendre de nouveau l’italien, et, à la fin de la projection, j’étais légèrement bouleversée, comme ce que j’avais ressenti en regardant India Song de Duras pour la première fois.
C’est comme ça que je justifie mon estimation pour des choses : un livre, un film, un discours, etc :de recevoir un effet électrique en moi, une résonance profonde et immédiate, à la fois émotionnelle et physique, ce qui ressemble, comme disait M.Girard, à l’état de l’orgasme.
Une pure affirmation, dirait-on, de l’échelle tellement instinctive qu’il me faudrait ensuite prendre bien des efforts pour les critiquer, analyser, juger.


J’ai pu voir le reste des films dans la même collection,dont Oeudipe Roi, tragédie grecque projetée dans une ambiance mystique, et des Oiseaux Petits et Gros, film philosophique imprégné de la théâtralité. Il établie dans ses films un espace de rêverie et de simplicité,diaphane comme le ciel méditerranéen, il montre un mélange extrao de la poétique et de la politique, une naïvté comique et déplorable comme caricature de la société, une nostalgie évoquée pour inviter à y plonger, à s’y identifier.
Tout cela me rappelle Jia Zhangke, je sens qu’entre les deux, il y a qch de partagé malgré l’écart temporel et la différence des circonstances politiques. Sans doute est-ce qu’il y a dans leurs films l’omniprésence de la poésie, dosée d'une défiance de la réalité qui les entournent: Passolini était d’abord un poète-écrivain, et Jia Zhangke fréquentait les poètes qu’il mettrait plus tard dans ses films. Ce serait intéressant de faire une comparaison entre les deux.


Je connaissais Passolini du nom, quand j’étais en Chine. Le seul film que je savais de lui était Salò ou 120 jours de Sadoma. J’avais acheté le disc sans le regarder pendant deux ans. J’en avais peur, bien que les deux garçons de notre bande-ciné club m’avaient assuré que ce que mangeaient les gens dans le film n’était pas les excréments humains mais la purée de chocolat.
Je crois avoir compris cela, cette horreur et souillure d’après-guerre, au bout d'un an de mes études européennes. Je crois avoir compris le cinéaste en lisant sa biographie : un homme déchirant, combattant et excentrique, trop lucide peut-être ;un homme devenu homosexuel, sans doute à cause de la lecture de Freud, qui éveille en lui l’âme grec longtemps endormi. L’homme qui finit par être déchiré, une nuit au bord de la mer, par un admirateur passionné :une clôture comme tragédie pure.(Et ce fait divers intéresserait forcément Duras...)

Dans l’entretien, je vois un bel homme qui parle le français à l’italienne. Un homme d’un air très calme qui couvre l’acharnement à l’intérieur. Cette sorte de contradiction est inhérente à ses films, comme d’ailleurs le cas d’India Song :la beauté extrème qui couvre la violence extrème, la passion dans le silence et dans l’immobilité. C’est là où les films deviennent oeuvres, séduisent et prennent force.


Générique du film des Oiseaux petits et gros:(Uccellacci e uccellini)

"-Dove va l'umanità? -Boh!" (Mao in una intervista a Edgar Snow) /
"-Où va l'humanité? -Bah!" (Mao dans l'entretien avec Edgar Snow)


Un pt épisode dans l'Evangile selon St Mathieu:

(Christ devenu marxiste, qui enseigne partout. Il se repose sur une chaise alors qu'un journaliste vient lui parler )
--Permesso la parola?/Je pourrais vous parler un peu?
--...Umm. Piccola intervista/ Umm...(juste) un petit interview.
--Che cosa vorrei sprimere su la votra nuova opera ?/Que voulez-vous exprimer sur votre nouvelle oeuvre?
--Il mio intimo...profondo...arcaïco catholicesmo./Mon intime...profond...archaïque catholicisme.
--Che cosa vorrei dire su la sociétà italiana ?/Qu'en pensez-vous de la société italienne?
--Il popolo più analphabéta, la borghese la più ignoranta del Europa./Le peuple le plus analphabète, la bourgeoisie la plus ignorante de l'Europe.
--E che pensate della morte ?/Que pensez-vous de la mort?
--Come marxista io non ne prendo considerazione/En tant que marxiste j'en prends pas de la considération.
--Una otima question : Que penseate delle nostre cineaste Fellini ?/Une dernière question: que pensez-vous de notre cinéaste Fellini?
--....Il danza...Si... il danza./Il dense...Oui, il dense.
--Grazie, complimente..Arriverata./Merci, félicitations...Au revoir.



Extrait de l'entretien réalisé dans les années 70:

(Q)--Est-ce qu’on peut dire que finalemnet toutes vos oeuvres, romans, poésies, films, expriment à la fois une grande joie et une grande souffrance à la fois ?

-- ...Alors je vous prie et je prie à ceux qui nous écoutent de considérer tout ce que nous avons dit comme un abili, une excuse pour dire qch. Si je peux le dire sincèrement, c’est une manière de production indirecte, c’est-à-dire à cause d’une certaine passion, d’un besoin d’être sincère envers vous, mais en réalité je n’ai pas dit ce que j’aurais voulu ni dû dire, et aucun d’entre nous n’y arrivera jamais. Les choses vraies, sincères, se disent rarement, peut-être dans un cas particulier, un moment d’ivresse poétique. Or ce n’est pas une sorte d’excuse irrationnelle, je ne voudrais pas tomber dans l’irrationnel d’ailleurs, car je crois que même ces instants de l’expressivité poétique qu’on vient de dire, est fondamentalement rationnels. Toutefois, ce que je voulais dire de ces films ou romans, est toujours vicié par certaines conventions médiatiques, sociales, culturelles.

La vérité vraie s’exprimerait peut-être seulement en termes, soit de la religion, de la philosophie indienne, ou de la poésie. Alors on peut dire que c’est qu’un prétexte pour moi, mais la réalité est que mes oeuvres disent de la joie et de la souffrance en même temps...Le poème que j’ai écrit dans l’enfance, une notion de « joy » emprunté dans la langue provençale, veut dire « d’extase, d’euphorie, d’ivresse poétique ». Cette expression est peut-être l’expression-clé de toute ma production. J’ai écrit pratiquement « l'ab-joy无 », c’est-à-dire au delà de toute rationnalisation de toute référence culturelle. Le signe qui domine mon oeuvre est la « nostalgie de la vie », un sens de l’exclusion et qui pourtant n’exclut pas l’amour de la vie.


Q : Quelle est votre difficulté du travail ?


--C’est tjrs très difficile de travailler. Il s’agit de prouver qu'on existe. O vincero o morir (Ou vaincre ou mourir). Toujours c’est comme ça. Toujours on risque de mourir.

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