30/12/07

Un homme (ou, qui sait, ébauche d’une nouvelle de plus)

Je l’écoute. C’est une voix légèrement troublée, pourtant calme, que je ne reconnais guère.

Il voulait aimer sa femme comme avant. Il n’y était pas parvenu. Il se voyait incompétent, se croyant homme échoué.

Il avait eu du remord lorsqu’il perdit sa femme. Plus tard, il avait pu aller poursuivre son bonheur. Il a été courageux et persévérant pour cela.

Après trois échecs, encore, il a trouvé son nouvel amour. Sa nouvelle épouse est aussi généreuse que la première, plus grâcieuse et jeune. Elle lui a donné une nouvelle famille : lui, devenu beau-père de deux jeunes femmes et papi d’une jolie petite. Il se sent soulagé et apaisé.

Puis il se voit pétrifié dans un vieux cauchemar. « Le même cas. Exactement le même. », rit-il. Maintenant il rit de toutes choses. Il recommence à se rendre régulièrement à l’hôtel de Dieu, il s’accommode de nouveau à cette odeur hypnotique, aux sourires blanc, tout blanc ; il se met de nouveau devant un corps envahi par les sondes, corps prêt à tout prélèvement et enlèvement.

Pour une fois, il a cru que, oui, c’est ça la destinée.

Il s’appelle « Dieu-protège ».

* * *

« Ecoute, ta maman c’est ta maman, moi c’est moi ; et toi, t’es toi. »

J’avais entendu cette phrase il y a un an, à l’arrêt de bus devant la gare « centre-du-monde » de Perpignan. C’était une famille nomade, je me fus dite ainsi. Le papa, la maman et la petite fille étaient tous trois en uniforme en jean, débraillés.
Maman alluma une cigarette et se dirigea vers la gare, elle prétendit qu’elle allait voyager toute seule et se dissimula derrière un grand panneau. La petite était insoucieuse au début, puis elle alla harceler son papa de questions. Son papa alluma une cigarette, badinait un instant avec la petite jusqu’à ce qu’il perdit la patience, puis il lui disait cette phrase-là.

Cette phrase me revient de temps en temps en mémoire. Je crois qu'elle porte un certain pouvoir magique. Elle protège.


Fait beau

Le flux de silence dans la résidence.
La foule des fêtes, baignée dans l’ambiance.
Va traîner dans le monde,
Regarder.
Entendue le murmure.

La tramontane chante.
Le soleil rampe dans le corridor, sud-est.
Va allumer la danse des ailes migratrices,
Lire.
Devenue muette.

Je fais rien.
Je vais nulle part.

23/12/07

Cadeau virtuel exceptionnel

J'entends partager avec vous Un cadeau de Noël exceptionnel que l'Université de Bergamo nous a envoyé. Je vous souhaite, vous qui venez me lire, de très joyeuses fêtes, de bouffes superbes, et surtout de bonnes humeurs! \o/

Je ferai une petite halte pour aller voir la dame de cognac. Puis je retourne travailler pour pouvoir quitter la France avec plus de placidité que l’année dernière. Je continue morceau par morceau mon récit (si je peux l’appeler un récit), du coup ça devient beaucoup plus long que je croyais...

En proie à India Song(ii) -Ce que devient la création

« La mendiante, c’est vrai ; le Vice-Consul, c’est vrai ; Anne-Marie Stretter, c’est vrai ; le Mékong, c’est vrai ; Calcutta, c’est vrai. La seule chose qui n’est pas vraie, c’est moi. Le problème depuis le commencement de ma vie, c’est de savoir qui parlait quand je parle et s’il y a invention, elle est là. » (Marguerite Duras)


Je vous remercie, vous, pour vos discussions sur ce que vous nommez comme blog littéraire. Ca m’avait bien inspirée.

Merci à Ben. Je savais pas que le rêve, c’était le désir. Et le désir, c’est « la construction d’une région, l’agencement multiple » : l’agencement des bribes, des styles, du mouvement entre l’en-deça et l’au-delà universels ; l’agencement pour une consistance énonciative certaine: multiplicité du concept, intensité de l’affect, représentabilité du percept. Un agencement comme tel, pour moi, c’est l’installation artistique. C’est la création du temps moderne.

Merci à Mart. Oui, la littérature, la vraie, comme le cinéma d’ailleurs, se fait par Nature. La littérature, par nature, c’est tout, c’est-à-dire qu’elle ne sert à rien. (L’inverse est la philo, la vraie, qui n’est rien et qui passe-partout) Elle n’a de sens réel que pour l’auteur, pour l’occuper et l’em-bêter ; elle n’a de sens pour l’auteur que PENDANT le processus de la mise-en-texte : achever un texte, c’est de le quitter : comme une mère quitte son enfant, un maître son apprenti. Et inversement.
Le rapport entre la Nature de l’auteur et la Culture n’est ni l’imitation ni la reproduction simple, mais celui d’une rencontre dans un lieu de Crossway. La Culture, la bonne (les citations par ex), sert de repère à la Nature pour que celle-ci se repère et se révèle dans un désert. La Culture est à passer par et à é-puiser, pour que la Nature décline son pouvoir et sa possession, qu’elle continue à avancer, avec spontanéïté et autonomie radicales.

Merci à François. Parlons donc du monologue. Le lieu du soliloque onirique est un espace clos, comme celui d’une cellule, à l’intérieur de l’auteur : ce qui se passe dedans, c’est le détachement de l’auteur des circonstances réelles, ainsi pert-il l’identité univoque puisque sans référence des codes sociales ; c’est sa renonciation à être au présent, devient-il alors intempestif, errant dans le passé et dans le futur. Ecrire, pour lui , est donc un «espacement du temps ».
L'écriture, l’authentique, n’est pas pour être lue, mais pour la connaissance et la survie de l’auteur lui-même. C’est le dialogue de l’auteur avec son ombre, c’est-à-dire son double. C’est une geste de l’impuissance.

Merci à Guillaume, pour m’avoir révélé la question du territoire. Un déclic dans ma quête de la nature du film-culte durassien et du cinéma moderne, déclic qui conduit à ce que le livre d’Image-Temps, « Histoire naturelle du cinéma moderne », a été écrit par Deleuze comme re-présentation/ re-inscription de sa théorie précédente. Déclic dans le trouvaille et les retrouvailles de moi-même.

* * *

La littérature, comme la création en général, c’est l’agencement équilibré de la fluctuation du tout-et-rien, du plein-et-vide. Celui qui crée, c’est celui qui sait qu’il va dire mais ne sait encore ce qu’il aura dit ; et ce qu’il aura dit, c’est-à-dire sa créature, n’est pas ce savoir, mais la ré-flexion et la ré-verbération du savoir. Un savoir bien-senti.

Je dois peut-être donner des exemples. Exemple simple : la mise-en-page. Un typographe ne va pas combler totalement la page vierge avec le texte, il réserve la marge. La marge, c’est la possibilité de la transformation du texte, c’est accomplir la vivacité du texte.

Exemple intermédiaire : Rousseau a-t-il tout dit dans les Confessions ?

Exemple complexe : Ah... dites donc ! Au début, je ne savais pas que je parviendrais à ceci : la convergence de Duras, de Deleuze vers l’acte de l’agencement. L’agencement, c’est le processus de la création. Et la Nature de ce processus, c’est ce qu’on appelle le Dao...

22/12/07

En proie à India Song (i)- les Dépossédés

« La littérature fait du mal. Elle ne fait pas de mal aux autres,ni à la personne qui écrit, mais à celle qui aurait dû être.» (Marguerite Duras)


Il me possède, ce film. Chaque fois que le je revois, je me trouve désemparée à l’intérieur.

Oui, vous le comprenez sans doute. Bercé dans la mélodie d’India Song, on entend le cri du Vice Consul. Sublime, ce cri, qui transperce le pénombre humide du Calcutta désert, enveloppe le corps d’Anna-Maria Guardi, entraine le spectateur vers le désespoir. En vain de s’y échapper.

Cri d’Anne-Marie Stretter dans le silence. Un cri étouffé et étouffant, clos dans son corps qui tombe sur le piano, au moment du délire de Vice Consul. Inutile, la main de Michaël Richardson sur son épaule.

Oui, ce sont les dépossédés. Un lieu de la passion, de la douleur, du désir. Ce sont les déterritorialisants et les déterritorialisés. La désidentité.


J’ai trouvé par hasard la chanson d'India Song: ECOUTER . Sa parole se trouve ICI Pour ceux qui s’intéressent au film, je vous propose de lire CECI. Et ce DOSSIER regroupe bien des propos de Duras sur le film, la partie sur A-M Stretter me paraît assez pertinente.

* * *

Description du mémoire- Master Mundus Crossways

(Titre) India Song, Poétique d’un Cinéma Polymorphe

Le film d’India Song est tourné par M. Duras à partir de plusieurs de ses oeuvres littéraires. L’ambiguïté du genre et notamment la singularité de son tournage ont donné au film un statut hétérogène dans le monde du cinéma, qui méconnaît parfois la création cinématographique de Duras. Notre recherche envisage donc une étude sur la constitution du film : nous examinerons ses aspects esthétiques, établissant un univers poétique à la fois envoutant et lancinant, et nous analyserons ensuite les thèmes profonds qui se dégagent de cet univers. Nous essaierons enfin d’évaluer cette création durassienne comme processus d’une double « déterritorisation »: celle des moyens de tournage, qui quittent le milieu du cinéma de la représentation pour établir un espace « polymorphe » inédit ; et celle des figures principales, qui vont par-delà leurs circonstances réelles et se trouvent dans un lieu de la désidentité. Nous empruntons principalement des méthodes esthétiques et philosophiques pour nos analyses.

14/12/07

J’ai envie de te le dire à toi

Maman,

Cet après-midi je suis allée voir une émission vidéographique d’un vieux philosophe. Je le vois parler sur l’écran, chez lui, sur les thèmes très intéressants, qui me donnent des idées, qui m’éclairent sur mes propres idées, qui me donnent envie de parler. Je pense à toi.

Je pense à nos causeries, Maman. Ca fait combien de temps déjà, qu’on n’a pas discuté entre nous, toi et moi ? Je pense à nos promenades dans un parc, au bord d’un lac, sur une pelouse, dans un bois. Ô, que ça me manque.

Je veux parler avec toi, Maman, ici, maintenant. Je sais que tu me comprendras.

* * *

Tu sais quoi, Maman, depuis longtemps je crois avoir oublié bien des choses, comme je le veux, je crois avoir enterré beaucoup de choses. Et pourtant ce n’est pas vrai. C’est drôle, Maman, maintenant que je me trouve à l’étranger, loin de notre petit appartement, tout me revient dans la mémoire, et je m’émerveille, comme toujours, d’avoir une maman comme toi.

Tu te rappelles du tirage au sort que j’avais fait, lors de mon premier anniversaire, comme ce que faisaient beaucoup d’autres bébés? J’avais douze objets devant moi : une règle, un boulier, un sceaux, un livre, un pinceau, une paire de clochettes, une boule, un nécessaire à couture, un collier, un bol, de petites pièces, des bonbons...Oui, j’avais pris le livre, Maman, et tu m’avais nommée « l’intelligence-étendre ». Tu me l’avais raconté plus tard à plusieurs reprises, chaque fois je lisais dans tes yeux le bonheur.

J’aimais effectivement lire... Enfin, j’aimais un peu tout, car tu me laissais tout tenter, et que j’étais un petit diable curieux de toutes choses ! Tu me faisais jouer du Yang Qin, Maman. J’aimais la musique, j’aimais la musique dont je jouais, celle qui te plaisais... Mais cela m’avait fatigué un jour de répéter la même mélodie pour parfaire les même gestes pendant des heures et des heures... Je dis je veux arrêter. Tu dis d’accord, tu verras. Au bout de trois mois, je dis je veux continuer. Je me trouvais ramollie sans la musique. Tu me souriais. Ah mais... Maman, comme t’étais maline !

Ca me manque bien, le Yang Qin. Maintenant je ne joue plus, Maman. C’est dommage.

* * *

Et c’était à partir de quand, Maman, que tu m’initiais à écrire le journal ?

Un jour tu me lisais un cahier rouge, un rouge désuet : « Une mère et sa petite. Sa petite avait les yeux grands ouverts et fronçait souvent les sourcils...Elle était sage, cette gamine. Elle n’embêtait pas sa mamie qui vint s’occuper d’elle pendant que sa maman préparait le coucours d’avocat... » « Maman, moi aussi je suis sage!... Et puis ?» « Cette petite maline. Elle dit tantôt qu’elle préférait maman à papa, tantôt papa à maman, selon son état d’âme et le cas... » «Ô, elle est rusée hein... Et puis ? » « Et puis, pour une fois elle monta sur sa maman et lui tâta le menton : Toi, tu es vraie Maman ou fausse Maman ? Sa maman rit aux larmes : Que veux-tu, je suis vraiment vraie, bons cieux ! La petite ne lâcha pas : Tu es sûre que je suis enfant trouvé ? Sa maman se prétendit sérieuse: Bien sûr ! Tiens, je t’ai récupérée des décharges là, juste en bas. Alors la petite fronça encore les sourcils.» « Flûte ! Tu m’avais dit pareil Maman...Mais je commence à penser que tu me blagues...Puis alors ?» «Alors du coup elle devenait trop brave...hélas trop. Elle se balada toute seule pour s’égarer dans les ruelles, chaque fois elle serait renvoyée par les bienveillants et chaque fois elle ferait consommer bien des inquiétudes à sa maman... » « Hélas hélas... Maman est-ce que tous les enfants se perdent souvent dans les rues ? » «J’ ai aucune idée ma puce. » «Et ensuite ? » « Ensuite cette gamine est grandie et est devenue toi. » « Ah bon ?!»

Tu m’appris que ce cahier s’appelait « journal intime», dans lequel t’observais les premiers temps de ma vie et les enregistrais. Tu dis que j’avais grandi et à moi-même de le faire, à observer et enregistrer ma vie, les gens dans ma vie, jour après jour ; que je saurais ainsi de quoi ressemble ma vie, si j’étais sage ou pas, et comment j’aurais grandi. « Umm...ça paraît intéressant, Maman !» Tu m’acheta alors un cahier de journal pour les élèves, muni d’une mignonne serrure : « Voilà. Si tu veux, tu me liras plus tard ton cahier, comme je te l’ai fait. On pourra mieux se comprendre comme ça... Qu’est-ce que t’en penses ?»

Entendu, Maman.

(A suivre...)

02/12/07

Blog, ou boîte magique qui met le rêve en conserve

J'ai découvert récemment ce blog sino-francophone d'une jeune femme chinoise:
http://tong-toulouse.blogspot.com/2007_11_01_archive.html .

Les billets, sur les thèmes sociaux pour la plupart, sont écrits d'une vision interculturelle, d'un ton apaisé. Ils font réfléchir aux lecteurs des deux pays

Il parait que l'on a pris le même point de départ pour créer un blog : simulation et mise en conserve de nos rêves. Rêve d'être écrivain pour moi, rêve d'être journaliste pour elle.

Bonne lecture.

Après l’orage, le déluge


Avant le conflit de mercredi après-midi, on jouait l’innocent pour demander aux qq militants derrière les barrières ce qui se passait. On se demandait s’ils n’étaient pas saisis par qqch, car ils répondaient d’un ton extrèmement calme qu’ils devaient bloquer et continuer à bloquer.
Leur regard que j’avais capté me rappelait La Haine de Kassovitz.



* * *
Il faisait beau cet après-midi.


* * *

Celui que j’admire le plus pendant le mois de novembre, c’est le Président de l’Université. Il est resté neutre quel que soit le résultat du vote, il organise tout avec son conseil et fait des décisions étape par étape : mise à jour des communiqués et les arrêtés, information des votes et la consultation électro, appel à l’évacuation de la fac malgré l’agression personnelle la veille du ptit conflit, fermeture temporaire de la B.U pour éviter que la situation ne s’aggrave, puis vote au sein du Conseil d’administration : « Jeudi à 9hrs, consultation à la reprise des cours du Conseil d’administration de l’UPVD. Vote à l’unanimité. Reprise des cours à compter du vendredi 29 nov. »

Résultat immédiat du rattrapage : Confessions 1ière Partie + Rêveries, lecture en deux semaines pour mon exposé pré-dossier sur le thème de « se perdre »...Qu’on ne vive plus.

Au travail donc.

Apolitique, ET Mobilisé (ou Leçon de la Démocratie)

--... Bien sûr , le ET, c’est la diversité, la multiplicité, la destruction des identités...mais ce n’est pas une subsistance d’un primat de l’Un, donc de l’être...La multiplicité est précisément dans le ET, qui n’a pas la même nature que les éléments, ni les ensembles. (--G. Deleuze, sur J.J Godard)



"Je suis désolée, ils ont 236 de votes en plus que nous. Le blocage continue... Mais ne nous décourageons pas ! Nous insistons sur notre position, nous sommes apolitiques, ET mobilisés !" Ainsi déclara la représentante des dé-bloqueurs lors du vote pendant la deuxième semaine du blocage.

J’avais bien souhaité que le blocage disparaitrait comme ma fièvre inexplicable. Mais j’étais pas déçue. J’étais bien touchée par cette identification avec le ET, cette contradiction qui était pourtant une attitude assez juste. Assez juste, car quand la lois devient douteuse, la morale vient fonctionner à sa place.

J’étais de même touchée par les votes, par toutes ses démarches. Il y avait la passion dans les deux camps, mais le principe du vote, de la vérification du droit à la signature de la pétition, était respecté par tout le monde. L’ordre était maintenu.