Maman,
Cet après-midi je suis allée voir une émission vidéographique d’un vieux philosophe. Je le vois parler sur l’écran, chez lui, sur les thèmes très intéressants, qui me donnent des idées, qui m’éclairent sur mes propres idées, qui me donnent envie de parler. Je pense à toi.
Je pense à nos causeries, Maman. Ca fait combien de temps déjà, qu’on n’a pas discuté entre nous, toi et moi ? Je pense à nos promenades dans un parc, au bord d’un lac, sur une pelouse, dans un bois. Ô, que ça me manque.
Je veux parler avec toi, Maman, ici, maintenant. Je sais que tu me comprendras.
* * *
Tu sais quoi, Maman, depuis longtemps je crois avoir oublié bien des choses, comme je le veux, je crois avoir enterré beaucoup de choses. Et pourtant ce n’est pas vrai. C’est drôle, Maman, maintenant que je me trouve à l’étranger, loin de notre petit appartement, tout me revient dans la mémoire, et je m’émerveille, comme toujours, d’avoir une maman comme toi.
Tu te rappelles du tirage au sort que j’avais fait, lors de mon premier anniversaire, comme ce que faisaient beaucoup d’autres bébés? J’avais douze objets devant moi : une règle, un boulier, un sceaux, un livre, un pinceau, une paire de clochettes, une boule, un nécessaire à couture, un collier, un bol, de petites pièces, des bonbons...Oui, j’avais pris le livre, Maman, et tu m’avais nommée « l’intelligence-étendre ». Tu me l’avais raconté plus tard à plusieurs reprises, chaque fois je lisais dans tes yeux le bonheur.
J’aimais effectivement lire... Enfin, j’aimais un peu tout, car tu me laissais tout tenter, et que j’étais un petit diable curieux de toutes choses ! Tu me faisais jouer du Yang Qin, Maman. J’aimais la musique, j’aimais la musique dont je jouais, celle qui te plaisais... Mais cela m’avait fatigué un jour de répéter la même mélodie pour parfaire les même gestes pendant des heures et des heures... Je dis je veux arrêter. Tu dis d’accord, tu verras. Au bout de trois mois, je dis je veux continuer. Je me trouvais ramollie sans la musique. Tu me souriais. Ah mais... Maman, comme t’étais maline !
Ca me manque bien, le Yang Qin. Maintenant je ne joue plus, Maman. C’est dommage.
* * *
Et c’était à partir de quand, Maman, que tu m’initiais à écrire le journal ?
Un jour tu me lisais un cahier rouge, un rouge désuet : « Une mère et sa petite. Sa petite avait les yeux grands ouverts et fronçait souvent les sourcils...Elle était sage, cette gamine. Elle n’embêtait pas sa mamie qui vint s’occuper d’elle pendant que sa maman préparait le coucours d’avocat... » « Maman, moi aussi je suis sage!... Et puis ?» « Cette petite maline. Elle dit tantôt qu’elle préférait maman à papa, tantôt papa à maman, selon son état d’âme et le cas... » «Ô, elle est rusée hein... Et puis ? » « Et puis, pour une fois elle monta sur sa maman et lui tâta le menton : Toi, tu es vraie Maman ou fausse Maman ? Sa maman rit aux larmes : Que veux-tu, je suis vraiment vraie, bons cieux ! La petite ne lâcha pas : Tu es sûre que je suis enfant trouvé ? Sa maman se prétendit sérieuse: Bien sûr ! Tiens, je t’ai récupérée des décharges là, juste en bas. Alors la petite fronça encore les sourcils.» « Flûte ! Tu m’avais dit pareil Maman...Mais je commence à penser que tu me blagues...Puis alors ?» «Alors du coup elle devenait trop brave...hélas trop. Elle se balada toute seule pour s’égarer dans les ruelles, chaque fois elle serait renvoyée par les bienveillants et chaque fois elle ferait consommer bien des inquiétudes à sa maman... » « Hélas hélas... Maman est-ce que tous les enfants se perdent souvent dans les rues ? » «J’ ai aucune idée ma puce. » «Et ensuite ? » « Ensuite cette gamine est grandie et est devenue toi. » « Ah bon ?!»
Tu m’appris que ce cahier s’appelait « journal intime», dans lequel t’observais les premiers temps de ma vie et les enregistrais. Tu dis que j’avais grandi et à moi-même de le faire, à observer et enregistrer ma vie, les gens dans ma vie, jour après jour ; que je saurais ainsi de quoi ressemble ma vie, si j’étais sage ou pas, et comment j’aurais grandi. « Umm...ça paraît intéressant, Maman !» Tu m’acheta alors un cahier de journal pour les élèves, muni d’une mignonne serrure : « Voilà. Si tu veux, tu me liras plus tard ton cahier, comme je te l’ai fait. On pourra mieux se comprendre comme ça... Qu’est-ce que t’en penses ?»
Entendu, Maman.
(
A suivre...)