20/02/2009

Il y a longtemps que Philippe Claudel veut honorer Rohmer (mais en est loin)

-Li Peng, Delphine, venez!!
-Oui?

-Alors...bonne nouvelle: Il y a longtemps has received yesterday the Golden Globes Awards best actress and best foreign film aux Bafta Awards à Londres.
-Wow... C'est quoi le XXX Awards?
-Hé bien...disons que c'est Oscar britannique!



Il y a longtemps que je t'aime, ou I've loved you so long en anglais, ou encore爱你已久 comme traduction officielle en chinois. J'ai connu ce film de nom, non parce qu'il est dans la liste des films sélectionnés pour le Festival Panorama, mais que le lettré shanghaien qui est l'invité du ciné-club m'avait dit que ce film serait projeté fin février à l'Af Shanghai et qu'il voulait savoir ce que j'en pense.

Ce que j'en pense sur ce film, apparemment très affirmé par le public français et anglais, se résume en quelques mots: Un peu de tension, beaucoup de douceur, et de douleur. Très littéraire. "Rohmer est Racine du XXe Siècle. Vous en êtes d'accord?" dans le film lors d'un dîner des collègues, l'un des profs de littérature a donné cette parole. Voilà l'essentiel de tout, enfin!

Ce qui m'attire dans ce film, c'est, primo, le fait que Philippe Claudel est écrivain qui devient réalisateur pour tourner un film; secundo, le titre qui accroche et qui trompe, avec lequel on ferait facilement lien à une histoire de coeur. Ma collègue chinoise qui a traduit les synopsis a même renoncé à voir ce film en premier parce qu'elle en a un peu peur, ce genre d'amour qui dure "longtemps" et, avec ce portrait d'affiche impassible qui couvre pourtant qch, contiendrait forcément les drames voués à la déchirure.

L'aspect dramatique a en effet marqué ce film. Tant de petits inattendus surgissent, de petits secrets se dévoilent, à partir du moment même où Juliette monte dans la voiture de sa petite soeur Léa qui la croyait ne plus exister. L'identité de Juliette seule trouble et produit une double tension: d'un côté, le fait qu'elle a été condamnée de 15 ans de prison parce qu'elle a tué son propre fils--et on n'a jamais su pourquoi, rend nerveux le mari de Léa, père de deux petites filles adoptées, à chaque fois que Juliette et ses enfants se rapprochent. De l'autre, la nouvelle vie sociale de Juliette s'avoue difficile, non seulement les gens ont peur des "prisonniers"(la même peur qu'on a pour les HIV positives, les schizophrènes, parfois les psychiatres), encore que cela relève du passé, mais une personne longtemps enfermée physiquement et mentalement comme Juliette ne sort pas sans peine de cet état d'être, se trouve à l'aise seulement avec les livres qui l'ont accompagnée dans sa vie emprisonnée, et devient hyper farouche et sensible pour se défendre brusquement et se montrer provoquante. D'autant qu'elle ne sait ni ne veut mentir, dit ce que les agents de police lui ont dit à ceux qui allaient l'embaucher: j'ai tué mon fils de 3 ans. J'ai été en prison pendant 15 ans. A quoi s'attendre alors d'une femme qui a commis le crime censé l'un des plus graves et atroces qui choque sans merci?

Toutes les tensions autour de la mort et de la moralité que Claudel a su installés sont bien raisonnables, les sentiments d'angoisse, de douleur et d'incertitude se transmettent avec la sensation de nervosité et de mauvais préssentiments, bien merveilleusement interprétées par l'actrice Kristin Scott Thomas comme à travers le langage imagier qui parfois évoque le style polar hérité de Hitchcock: l'agitation du mouvement de poursuite de l'oeil-caméra; une coloration de la lueur crépusculaire à l'intérieur de la chambre où se trouve Juliette et l'enfant, rendant l'ambiance de la scène à la fois douce et douteuse; et les faux présages tels que le gros plan du couteau qui coupe la gâteau d'anniversaire, et avec lequel on irait penser que ça préparerait sinon un assassinat, au moins un enlèvement, tandis que ni l'un ni l'autre n'aura pas lieu.

Il m'a semblé néanmoins que plusieurs des hauts moments dramatiques ont été cherchés: trop brusques ou trop délibérés pour être naturel. Prenons la suicide de l'homme divorcé qui a aidé Juliette pour son nouvel emploi et qui a du sentiment pour elle :c'est un fait annoncé comme coupé de la scène où Juliette se rend au commissariat pour signer un certain rapport de nouvelle sortie. " Si son voyage en Toritolio(?) dont vous parlez veut dire deux coups de balle à la bouche, je dis oui." cette nouvelle s'est ainsi transmette à Juliette stupéfiée. Il y a certes les liens entre la suicide et Juliette, mais la dose du bouleversement sentimental me semble être inutilement surmesurée.

Cette insuffisance du naturel est dû probablement au rythme différent de la mise-en-drame entre un roman et un long métrage. La narration de ce dernier étant plus dense, il est donc plus délicat de soigner les interstices entre les événements pour qu'ils soient vus comme un tout en environ 2H de spectacle. C'est aussi sur ce point que je dis que Claudel ne maîtrise encore pas la caméro-stylo qui a marqué Rohmer. Dans les films rohmériens, dont l'Ami de Mon Amie que j'ai vu il y a quatre jours (c'est grâce au rétro de Rohmer organisé au CCF à Pékin), les histoires sont en général très fluides, et c'est dans la fluidité que se déroule le jeu du genre "Ah, c'est encore vous?!" , où toute une série de croisements manqués avant le bon couplage final. On y trouve aussi les éléments disons délibérés, comme la couleur des vêtements de chacun des deux couples qui se répondent, et qui concluent que les couleurs différentes, plutôt que celles homogènes, font de bons couples: une composition délibérée, faite par ingénuité et par humour, par philosophie aussi.

La pratique d'éléments délibérés chez Philippe Claudel se voit à travers les détails du film, et l'une des réussites évidentes en est le titre. C'est seulement au 2/3 du spectacle qu'on arrive à comprendre qu'il s'agit plus directement, autour de ce titre d'accroche, d'une chanson d'enfance qui relie Juliette renfermée et Léa qui sauve et défend l'âme restituée par l'amour. Le sens amoureux incarné dans ce titre s'affirmera plus tard: le nouvel amour de Juliette avec le prof littéraire(qui a enseigné dans la prison et qui aurait lui aussi commis une crime et vécu la vie emprisonnée) germe, au fur et à mesure que les deux se rapprochent, se sauvent de l'enfermement partagé en s'ouvrant peu à peu la partie grise de leur âme aussi bien que leur sombre passé indicible.

Cet épisode bien romanesque est à mes yeux l'un des mieux construits dans le film, et cette relation amoureuse même occupe la moitié du noyau de l'histoire qui touche. Or, la douceur de l'épanchement réservé (qui ne se font pas à n'importe qui!) et l'équilibre entre ces deux âmes reconstruites gâche un peu lorsque la vérité s'est révélée au dénouement, et qu'elle déstabilise ainsi toutes sortes de tensions durant la projection : l'innocence de Juliette.

C'est un plaidoyer sentimental de trop qui vise décidément à provoquer les larmes. Ce résultat même m'a semblé anormal(ou trop banal, du point de vue de la dramaturgie cinématographique) pour ne pas dire absurde : ça alors, tout effort que le spectateur a fait pour croire à la Juliette refaite n'a pas de fin. Le crime n'a jamais eu lieu, ce qui renverrait une petite vengeance morale à ceux qui auraient exprimé le mépris. D'autres parts, la lecture qui sauve, le pouvoir magique des livres que Claudel n'a pas manqué d'honorer, et qui aurait largement contribué à la reconstruction de l'âme coupable, se dissiperait pour se transformer en bonne habitude de passe-temps durant l'emprisonnement.

Cette souffrance de 15 ans sans crime rend de suite sacrée la figure de Juliette. C'est en réalité une mère qui a tant souffert pour son fils mourant (à l'insu de tout le monde) et pour son propre amour maternel: "la plus terrible prison, c'est la mort de l'enfant." C'est cette phrase qu'a dit Juliette à la bonne fin du film qui m'a éclairé l'intention de Philippe Claudel: il y a des moments où l'on crée un événement juste pour sortir une deux phrases essentielles à soi, et l'histoire de Juliette en est exemple.

Ma meilleure amie du lycée a dit il n'y a pas longtemps que quand les écrivains travaillent, ils sont avant tout en train de soigner leurs propres problèmes; il y en a qui sont grands parce qu'ils parviennent à rendre universels leurs problèmes. On peut s'attendre de même de la part de Claudel, dont ce premier film s'avoue très positif, bien que ce n'est pas encore un film de valeur pour moi: un film de valeur serait celui qui coule, qui dialogue avec le spectateur de diverses façons, qui n'a pas beaucoup de relief dramatique mais s'il en a un, c'est electrique, il bouleverse au lieu d'accroche, et il produit les remous qui empreintent plutôt que les larmes qui se sèchent vite.

Après tout, je crois que le message que transmet Claudel à travers son premier long métrage, c'est qu'il a voulu montrer et soigner l'enfermement du coeur, le refoulement et le mutisme, qui à mon avis ne sont pas étranges du tout dans notre vie moderne, moi-même ayant connu par moment cet isolement mental; l'un comme l'autre étant à l'encontre des éléments audio-visuel, la représentation de ces états d'âme ne se réalise probablement que par les moyens cinématographiques: parler (moins), agir, faire voir ce qui change et faire sentir ce qui n'est pas dit.


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Plus d'infos:
-Une critique sur lemonde.fr: cliquez ICI
-Une interview avec Philippe Claudel sur Evene.fr: cliquez ICI
-Le site officiel du film:
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